Philippe Madeline, professeur de géographie sociale des espaces ruraux et Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne, ont publié un livre présentant des témoignages agricoles s’étalant sur une centaine d’années.
Ils distinguent trois générations: 1870-1918 héritière d’un lointain passé,1945-1970 annonciatrice de la modernité actuelle et, entre les deux, 1919-1945. Je vais vous en faire une courte synthèse et, ensuite, vous trouverez ma prise de note.
Cette période est à cheval entre la première et la seconde révolution agricole industrielle.
1870-1918: un vieux monde secoué par la modernité
Les bêtes au coeur de l’agriculture
L’agriculture fonctionnait essentiellement à la traction animale (et cela restera le cas jusqu’à après les Grandes guerres): des chevaux pour les sillons superficiels, des boeufs pour le labours profond (>35cm).
L’activité agricole n’est pas forcément idéale en matière de bien-être animal:
- « Les chevaux étaient achetés dressés à trois ou quatre ans et on les gardait hors d’âge sur la ferme jusqu’à quatorze ou quinze ans. On ne les revendait qu’entièrement usés. » (p.24)
- « Parfois exténués, les boeufs prenaient la mauvaise habitude de s’appuyer l’un contre l’autre, par dessus le timon, et de marcher de biais. On disait alors qu’ils « se coûtaient », ce qui provoquait l’humiliation et la colère de leur propriétaire et de vigoureux coups d’aiguillon, une longue perche terminée par une pointe de clou. » (p.25)
Machinisme et main d’oeuvre
Les machines agricoles commencent à être largement diffusée au tout début du XXe siècle, mais il faut encore beaucoup de main d’oeuvre. C’est surtout le cas lorsque les blés sont couchés, ce qui se produit en cas d’orages ou d’infestation de piétin. On parle beaucoup des saisonniers belges, qui venaient aider à la récolte.
Les enfants sont d’ailleurs aussi mis à contribution. Certains témoignages sont joyeux, parlant de « plaisir » pour « rendre des services pour les soins à donner aux bêtes ou pour le jardin », d’autres plus tristes. « C’était un métier dur. j’ai pleuré plus d’une fois, surtout quand la charrue versait. » (p.61) C’est d’ailleurs un frein à la diffusion des lois Ferry de 1881 et 1882: « les travaux des champs ont longtemps eu raison de l’assiduité des élèves. » (p.98)
Des conditions de vies difficiles
Une anecdote dit beaucoup du rapport à la mort à l’époque. Une enfant de 6 ans collant joyeusement aux basques de son père a essayé de l’imiter et de jeter une gerbe de céréales en contrebas du grenier où elle se trouvait. Emportée dans son élan, elle tombe comme une masse et git immobile en contrebas.
Ses soeurs l’ont ramassée et transportée dans la maison. La réaction du père a simplement dit aux soeurs « Soignez-la, faites-lui des compresses, moi il faut que je parte. » puis « Si elle meurt, […] vous irez chez l’ébéniste et vous commanderez un cercueil, on l’enterrera à mon retour. » Ayant survécu, elle commente dans le livre présentant cette anecdote:
« Mon père n’était pas un homme sans coeur, au contraire, il était bon, généreux et charitable. De ses six enfants, j’étais sa préférée … Mais, à cette époque, la vie que menaient les paysans de nos montagnes était si âpre, si misérable, que la mort ne pouvait guère les émouvoir, et puis le taureau de la commune était autrement important que la mort d’un enfant. Toute la vie du village en dépendant. » (p.62)
Une autre rappelle les dangers du loup qui, même s’il commence à disparaître, reste dangereux.
En 1878 par exemple une mère de famille raconte avoir été attaquée lorsqu’elle était allé chercher du bois avec ses deux enfants: « tout à coup un loup de haute taille fit irruption près de nous, s’est jeté sur moi pour m’arracher mon petit garçon que je tenais caché dans mes jupons ; voyant ma résistance, il m’abandonna pour saisir ma petite fille à la gorge pour l’emporter. Alors, voyant ma petite fille emportée par ce loup, j’ai abandonné mon petit garçon pour courir après cet animal et lui disputer jusqu’à la mort mon enfant, et en voulant lui arracher ma fille qu’il tenait par la gorge, il se lança sur moi pour me terrasser ; puis étant dans cette position il m’a emporté le nez d’un coup de dent et déchiré le visage, et ma petite fille a été mordue à l’épaule droite ; puis il lui a cassé [une côte] puis, enfin, après nous avoir ainsi maîtrisé, il s’est dirigé du côté de la forêt de Mosnay […]. » (p.94)
Le phylloxéra frappe à cette période, touchant le vignoble français à partir de 1863 et le ravageant à hauteur des 2/3 en 1880. Résistant « au sulfatage comme à l’inondation des pieds de vigne », la réponse est génétique: on greffe des espèces françaises sur des plants américains. (p.86)
Évolutions sociales et institutions agricoles
La loi Waldeck-Rousseau de 1884, établissant la liberté syndicale, a rapidement entraîné la naissance des syndicats agricoles. Ils se regroupent en unions, dont deux de démarquent: l’Union centrale des syndicats agricoles de France (UNSA) et la Fédération des syndicats agricoles. Certaines se regroupent pour des achats groupés, qui permettent à leurs membres d’acheter des engrais à bas prix.
Les comices, initiées au Second Empire, se développent et deviennent « la vitrine de l’agriculture française, mais aussi des instruments de diffusion des progrès scientifiques et techniques. » (p.33)
On voit en outre apparaître de grands fermiers, notamment dans les plaines céréalières du bassin parisien, des grands fermiers, « locataires des notables parisiens » ayant réussi « pour un certain nombre à acquérir leurs exploitations« , qui se diversifient, « multipliant distilleries et fabriques agro-industrielles ». (p.43)
La Grande guerre
Le choc démographique fut considérable: 673 700 agriculteurs sont tués sur 3.7 millions de soldats mobilisés et environ 500 000 sont trop gravement blessés pour reprendre leur activité. (p.118) Cela favorisa le remembrement des exploitations, dont le nombre est divisé par 2 entre 1919 et 1940.
Cela a aussi été un choc pour l’organisation, les femmes d’agriculteurs ayant dû mener les fermes.
Les paysans dans la tourmente (1919-1945)
La « fée électricité » arrive à partir de 1925, qui a permis l’éclairage et, surtout, l’animation de plusieurs tâches: « On a évolué doucement avec les moteurs les barres à transmission, avec les poulies, les courroies pour faire tourner plusieurs appareils en même temps. […] On pouvait couper les betteraves, renfiler les lames des faucheuses, les faux, tout outil coupant, même les couteaux, et faire le beurre. » (p.154) Un cuiseur électri promet pour sa part de permettre à l’éleveur de préparer la nourriture des porcs pendant son sommeil, au lieu de le forcer à ce lever très tôt. (p.155-157)
La crise économique finit par toucher l’agriculture et des mouvements de grêve et d’occupation de fermes éclatent en 1934. « Les conventions collectives sur les salaires et la création de l’Office national du blé pour les producteurs viennent débloquer une situation sociale très tendue. » (p.172)
Sont créées en 1934 les « comités de défense paysannes », plus connus sous le nom de « chemises vertes », qui rassembleront 400 000 membres à la fin des années 30. Le mouvement veut « évincer les notables de la direction des syndicats, oeuvre pour l’unité du monde agricole et l’équilibre ville-campagne. » (p.171)
Cette partie donne relativement peu d’éléments sur l’évolution de l’agriculture. Elle parle surtout des aspects sociaux:
- les campagnes chrétiennes qui continuent de rythmer la vie des campagnes ;
- l’idéalisation des « paysans » par le régime de Pétain ;
- le dépeuplement des champs avec la Guerre, comme en 1914, avec les femmes d’agriculteurs reprenant la main ;
- le rôle des paysans dans la résistance.
1946-1970. Des changements sans précédent
Après la Seconde guerre, la mutation de l’agriculture est radicale: « Mutation, bouleversement, révolution: les termes ne sont pas assez forts pour qualifier les trois décennies qui ont secoué le monde paysan. »
Mécanisation et remembrement
Tout d’abord, la traction motorisée se développe drastiquement: « 2,2 millions de chevaux en 1938 pour 35 000 tracteurs et seulement 860 000 chevaux en 1964 pour plus d’un million de tracteurs. » (p.233) Le plan Marshall y contribue beaucoup, permettant d’acquérir un tracteur pour le prix de quelques chevaux.
Cela rend impératif ce qui était déjà nécessaire: le remembrement. « La commune comptait peut-être trois mille champs pour mille hectares ; il y en avait qui n’étaient même pas desservis par des chemins et, pour y aller, il fallait passer sur les autres ; des champs en longueur, d’autres en travers, des champs de six ares. Dans le temps, si un bonhomme mourrait qui avait quatre champs d’un hectare et quatre héritiers, au lieu de donner un champ à chacun, on coupait tous les champs en quatre. Avec les tracteurs, comment cultiver ça ? Sitôt entré dans un champ, il faut sortir. Avec le remembrement, la commune doit compter trois cents champs. » (p.250)
Dans le même sens, l’almanach du paysan breton 1955 écrit qu’un morcellement trop poussé « se traduit par une diminution des rendements, une augmentation des prix de revient, une perte énorme des terrains cultivables, une interdiction absolue des instruments de grand travail. »
C’est aussi le bocage et les haies qui sont critiquées: « En outre, il fallait entretenir les haies , couper le bois, émonder les ragoles, débrouissailler, couper l’herbe, ramasser les feuilles. Je faisais tout cela parce que mon père me le demandait et que je savais qu’il avait du bon sens, mais je pensais déjà qu’il fallait « changer le bocage », car ces travaux étaient peu productifs. » (p.252) Un agriculteurs, parlant des problèmes posé par un chataignier: « Vive le remembrement ! Cette opération devenait une véritable panacée. » (p.253)
Une loi en 1918 avait déjà encouragé le remembrement, sans grand succès. Une loi du 9 mars 1941 donne des incitations, mais cela ne prendra vraiment qu’avec la motorisation. Dans les années 1960, 400 000 hectares sont remembrés chaque année. (p.249)
C’est en même temps un mouvement de financiarisation de l’agriculture, avec le développement de l’emprunt et l’essor du Crédit Agricole. « De 1950 à 1974, les prêts à court terme sont multipliés par vingt-cinq, ceux à moyen terme par plus de deux cents et ceux à long terme par quatre-vingts. »
L’intensification laitière et la révolution fouragère de Dumont
La France est à cette époque loin des performances des Pays-Bas et du Danemark. « La loi sur l’élevage de 1966 conduit à une rupture: le passage d’un élevage artisanal à un élevage « rationnel ». » Le changement est d’une part génétique (généralisation de la race « hollandaise », représentant en 1969 27% des effectifs) et d’autre part fourragère.
René Dumont, agronome, a décrit dès 1944 le fourrage comme « le problème numéro 1 de l’agriculture française ». Il promu « l’intensification fourragère », passant notamment par le retournement des prairies permanentes et la culture de prairies artificielles. « Composées de graminées et de légumineuses sélectionnées pour leur productivité, les nouvelles prairies favorisent l’agrandissement du troupeau. » (p.274) Outre les plantes à fourrage classiques, il promeut la culture de maïs hybrides pour la consommation animale. (p.291)
C’est aussi le développement de l’insémination artificielle, utile pour éviter les contagions de maladies, et de la stabulation libre: les bêtes peuvent enfin se déplacer l’hiver.
Les rendements explosent, et R. Drumont raconte fièrement le succès d’un fermier, que je résume par ce tableau:
| | 1946 | 1976 |
| Superficie | 13ha | 15ha |
| Répartition | 4ha pré naturel 4ha blé 5ha de cultures diverses | 2.5ha de blé 5ha de maïs à ensiler 5.7ha de ray grass 1.8ha pré naturel |
| Bovins | 12 | 43 |
| Laitières | 3 | 23 |
| Production par laitière | 2000 | 4100 |
| Rendement du blé | 20-25 quintaux/ha | 50 quintaux/ha |
Évolutions sociales
La Jeunesse Agricole Catholique fondée en 1929 « rayonne parmi le monde rural ». Elle favorise le brassage social, les liens sociaux, mais aussi un esprit, une autre vision de l’agriculture: « Qu’est-ce qu’on disait finalement ? Qu’un paysan a le droit à la culture, à la découverte, aux biens de consommation, au confort moderne, comme tout le monde. Et pour ça, il faut vendre nos produits, modernier nos exploitations, former les gens. » (p.308) Anecdote amusante: Jacques Brel, alors inconnu, leur fait un chant en 1958, « L’Aventure ».
Les fêtes traditionnelles déclinent radicalement, mais des traditions, comme le sacrifice du cochon, perdurent jusque dans les années 1960.
La place des femmes, quant à elle, est retournée, comme après le Première guerre, à son rôle antérieur. Il faudra attendre encore quelques dizaines d’années pour que les choses évoluent. La modernisation amène de nombreuses améliorations pour la vie à la maison. Néanmoins, elle peut entrer en concurrence avec le matériel professionnel, qui passe souvent avant.
Des frictions
Ce progrès ne se fait pas sans friction: « Entre le paysan « ancien système » et le paysan « moderne », je retrouve toutes les situations. ainsi, ce vieux couple s’escrimant, avec une paire de vaches harassées et une vieille faucheuse aux pignons cliquetants, en plein midi, à vouloir achever la moisson d’une parcelle, ne peut être oublié; il y avait dans la colère muette de ces vieux un tel dépit, un tel découragement à voir, dans le champ d’à côté, une moissonneuse dernier cri débiter avec une telle facilité les gerbes de blé. C’est un véritable drame qui secoue le vieux paysan. » (p.240)
René Drumont reconnait: « Ceux-ci (les micro fermes, <10ha) me parurent dès l’abord appelés à disparaître, parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’intensifier leur exploitation, ce qui n’eût pu du reste être économique à si petite échelle. Seule nous suivirent, d’ailleurs, les fermes de 25 à 30 hectares et plus […]. » (p.293)
Une crise de surproduction se produit dans les années 1952-53. causant une forte chute des prix (ex: 30-40% pour la viande) et la mise en place des « organisations de marché » par le gouvernement Laniel. La question du prix agricole sera un sujet d’agitation récurrent. D’importants troubles reviennent en 1961. Idem en 1967, en protestation à la « décision nationale d’importation de viande bovine étrangère ». Des poulets congelés sont utilisés comme projectiles contre les CRS. (p.322)
Voici ma prise de note
1870-1918: un vieux monde secoué par la modernité
La traction animale
« Les chevaux étaient achetés dressés à trois ou quatre ans et on les gardait hors d’âge sur la ferme jusqu’à quatorze ou quinze ans. On ne les revendait qu’entièrement usés. » (p.24)
« Parfois exténués, les boeufs prenaient la mauvaise habitude de s’appuyer l’un contre l’autre, par dessus le timon, et de marcher de biais. On disait alors qu’ils « se coûtaient », ce qui provoquait l’humiliation et la colère de leur propriétaire et de vigoureux coups d’aiguillon, une longue perche terminée par une pointe de clou. » (p.25)
Travailler avec les bêtes n’est pas sans risque. Par exemple, quand on mettait le joug à deux animaux: « On sortait le premier animal, on lui passait les jointures de cuir et il devait attendre son compagnon. Parfois il secouait la tête, mais celui qui tenait le joug, souvent un enfant, ne devait le lâcher à aucun prix, car si le boeuf se sauvait, le joug frappait le sol et la bête épouvantée devenait très dangereuse et quasiment insaisissable. »(p.25)
Les chevaux semblent populaires pour labourer. Le nombre de l’attelage dépend de la profondeur du sillon. Un agriculteur raconte en utiliser 3 pour labourer à 20-25cm et 4 pour labourer à 30-35cm. Néanmoins, pour des labours plus profonds, (ex: 45cm pour les betteraves p.30) les boeufs étaient préférés. (p.24)
Les comices (concours)
Les comices sont des fêtes lors desquelles agriculteurs et bêtes reçoivent des prix, initiées au Second Empire. Elles sont, au XIXe siècle, « la vitrine de l’agriculture française, mais aussi des instruments de diffusion des progrès scientifiques et techniques. » (p.33)
Les grands fermiers
On parlait déjà de grandes exploitations. « Dans les plaines céréalières du bassin parisien, les grands fermiers constituent un véritable patronat agricole. Ils dirigent les plus vastes exploitations de génération en génération. Locataire des notables parisiens aristocrates ou roturiers, ils se transmettent les baux et sont parvenus, pour un certain nombre, à acquérir leurs exploitations. » De nombreux d’entre eux vont tenter de se diversifier verticalement, « multipliant distilleries et fabriques agro-industrielles ». Il y a ainsi plusieurs « grandes » familles.
L’un des employés de la famille Petit raconte avoir fait ses premiers essais de tracteur agricole (expérimental) dans une ferme de Champagne en 1908. « En 1914, c’était M.Petit, ou moi, qui conduisait le tracteur. » (p.43)
Dans cette partie sont évoquées des fermes de taille notable (290 ha p.40; 405ha p.47)
Des bras pour l’agriculture
Ils évoquent l’utilisation en août d’indispensables saisonniers flamands, appelés « piqueteurs », en raison de leur outil: « le piquet, ou sape flamande. » Ce recours se justifie d’une part en raison d’un savoir-faire supérieur, mais aussi du fait que « le villageois se refuse énergiquement de travailler la terre. » Leur
Un article de 1905: « L’emploi des machines agricoles, faucheuses, batteuses, lieuses, etc. tend de plus en plus à se généraliser. Mais ces machines, qui rendent des services incontestables, ne peuvent plus fonctionner quand les blés sont couchés. » C’est problématique en cas de vents violents, mais aussi en cas d’infestation de piétin, un microbe qui fait se coucher les blés.
Les enfants aussi contribuaient, notamment pour la conduite des animaux de traits.
« J’avais été habitué très jeune […] à prendre une part de travail, selon mes forces, à rendre des services pour les soins à donner aux bêtes ou pour le jardin ; c’était non pas une peine, mais un plaisir […]. Je bêchais, je semais, je sarclais et je faisaons pousser des légumes qui n’étaient pas alors communs: des radis, des concombres. […] A côté de ces amusements, il y avait le travail sérieux. J’aidais à moissonner le seigle ou le sarrasin avec ma petite faucille, à planter, à biner, butter et arracher les pommes de terre, à faner le foin, à le botteler, à le mettre en meules, à le rentrer; j’allais même, à la saisons, prêter la main aux Hughets, qui avaient deux prés à côtés du moulin. » (fin XIXe) (p.60)
Un autre témoignage est moins joyeux, racontant avoir été « mis au boulot » à 12 ans (1924), une fois son certificat d’études obtenu, devenant charretier l’année suivante. « C’était un métier dur. j’ai pleuré plus d’une fois, surtout quand la charrue versait. » (p.61) Un autre nous montre l’autre relation à la mort à l’époque: une enfant de 6 ans colle aux basques de son père et, étant « au grenier » (le haut d’une grange ?), tente de l’imiter et prend les gerbes de céréales pour les jeter en contrebas. Elle est néanmoins accompagnée par le poids de la gerbe et tombe avec, « comme une masse ». Ses soeurs (je suppose) l’ont ramassées et transportée dans la maison. La réaction du père a simplement dit aux soeurs « Soignez-la, faites-lui des compresses, moi il faut que je parte. » puis « Si elle meurt, […] vous irez chez l’ébéniste et vous commanderez un cercueil, on l’enterrera à mon retour. » Ayant survécu, elle commente dans le livre présentant cette anecdote:
« Mon père n’était pas un homme sans coeur, au contraire, il était bon, généreux et charitable. De ses six enfants, j’étais sa préférée … Mais, à cette époque, la vie que menaient les paysans de nos montagnes était si âpre, si misérable, que la mort ne pouvait guère les émouvoir, et puis le taureau de la commune était autrement important que la mort d’un enfant. Toute la vie du village en dépendant. » (p.62)
La naissance des syndicats agricoles
La loi Waldeck-Rousseau de 1884, établissant la liberté syndicale, a rapidement entraîné la naissance des syndicats agricoles. Ils se regroupent en unions, dont deux de démarquent: l’Union centrale des syndicats agricoles de France (UNSA) et la Fédération des syndicats agricoles. Certains étaient motivés par la lutte contre les produits frelatés. (p.66) D’autres se rassemblent pour des achats groupés: « Le prix de revient était merveilleux. Remise à domicile, la balle [de superphosphate] coûtait 1,25 francs meilleur marché que prise hier chez l’intermédiaire de la ville. Du coup cela valut 39 nouveaux adhérents et une nouvelle commande de 250 balles de superphosphate. » (p.72)
Détail intéressant, qui parlera sans doute à beaucoup, suite à la loi sur la laïcité de 1905, des notables ruraux auraient utilisé les syndicats pour entretenir leur propagande cléricale:
« En général, ce ne sont que des adversaires endurcis du gouvernement, et lorque, sous couleur d’assister à laréuniton de l’Union nivernaise des syndicats agricoles, ils viennent à Nevers pour entendre les discours de M. le comte de X…, de M. le marquis de Y.. et de M. le duc de Z…, renforcés par les harangues enflammées de la douzaine de curés présents, le tout agrémenté de la bénédiction de l’évêque, ils savent parfaitement qu’en fait d’intérêts agricoles, c’est surtout de dispositions à prendre contre nos institutions et les républicains qu’il s’agit. » (p.70)
La vie de paysan
Le logement n’est pas faste: « Dans les grandes familles, les enfants dormaient tous dans le même lit: deux ou trois à la tête, deux ou trois au pied. » Les repas sont rudimentaires, principalement de la soupe et de la potée avec du porc. « Les oeufs étaient rares et attaignaient un prix trop élevé pour l’époque, 0,50 ou 0,60 F la douzaine. » (p.78)
Là où le savon était inconnu ou trop cher, la lessive se faisait à l’aide de cendres fines. La lessive dirait « depuis l’aube jusque vers les quatre heure de l’après-midi, sans autre chose dans le corps que la soupe maigre qu’elles avaient avalée avant de partir. »
Le froid est difficile à vivre, on s’agglutine autour du foyer. Certains évoquent le froid et l’ennui, d’autres la convivialité des veillées d’hiver. (p.82)
Fléaux, catastrophes et calamités
Un puceron, le phylloxéra (Phylloxera Vastatrix) a eu un impact considérable. Le vignoble français commence à être touché dès 1863 par cette infestation venue des Etats-Unis. En 1880, il en a ravagé les 2/3. Résistant « au sulfatage comme à l’inondation des pieds de vigne », la réponse est génétique: on greffe des espèces françaises sur des plants américains. (p.86)
« Le phylloxéra n’est pas un ennemi vulgaire dont on peut triompher avec des agents chimiques ou des procédés pharmaceutiques. Nous nous sommes livrés sur son compte à des illusions que nous payons chèrement. La science évidemment a fait fausse route: elle s’est laissée détourner de l’observation des faits et de l’étude raisonnée des lois de la nature par la recherche facile en apparence d’un agent destructeur; elle s’est épuisée en vains efforts pour exterminer l’insecte, au lieu de s’appliquer à fortifier par une culture rationnelle le système radiculaire des vignes contre les atteintes du phylloxéra […]. » (p.91, sitant « La Vigne à l’école du phylloxera » de Jules Ciera)
Même s’il a été efficacement combattu, la peur du loup subsisterait jusque vers 1900. L’animal serait surtout dangereux quand il a la rage, aucun traitement n’existant alors. En 1878 par exemple une mère de famille raconte avoir été attaquée lorsqu’elle était allé chercher du bois avec ses deux enfants: « tout à coup un loup de haute taille fit irruption près de nous, s’est jeté sur moi pour m’arracher mon petit garçon que je tenais caché dans mes jupons ; voyant ma résistance, il m’abandonna pour saisir ma petite fille à la gorge pour l’emporter. Alors, voyant ma petite fille emportée par ce loup, j’ai abandonné mon petit garçon pour courir après cet animal et lui disputer jusqu’à la mort mon enfant, et en voulant lui arracher ma fille qu’il tenait par la gorge, il se lança sur moi pour me terrasser ; puis étant dans cette position il m’a emporté le nez d’un coup de dent et déchiré le visage, et ma petite fille a été mordue à l’épaule droite ; puis il lui a cassé [une côte] puis, enfin, après nous avoir ainsi maîtrisé, il s’est dirigé du côté de la forêt de Mosnay […]. » (p.94)
Les paysans et la république
Les contraintes agricoles ont limité la portée des lois Ferry de 1881 et 1882: « les travaux des champs ont longtemps eu raison de l’assiduité des élèves. » (p.98) L’isoloir en 1913 aurait permis aux ruraux de s’émanciper des notables locaux.
Les paysans dans la Grande Guerre
« les femmes endossent des responsabilités auxquelles elles n’étaient pas préparées: diriger la main-d’oeuvre, décider des productions, commercialiser. En plus de leurs tâches quotidiennes, elles assurent le labour, la fenaison et la moisson en maîtrisant des gestes et des objets qui ne leur étaient pas familiers. La correspondance des paysans-soldats accorde une large place aux travaux des champs. De nombreuses lettres sont émaillées de conseils qu’ils produiguent à leurs épouses. » (p.117)
Le choc démographique fut considérable: 673 700 agriculteurs sont tués sur 3.7 millions de soldats mobilisés et environ 500 000 sont trop gravement blessés pour reprendre leur activité. (p.118)
Les paysans dans la tourmente (1919-1945)
Le nombre d’exploitations est divisé par deux entre 1919 et 1940.
Les métiers
La traction animale dominant encore largement le monde rural, les forgerons, maréchal-ferrant, et les charrons sont encore des « personnages clés de la vie agricole ». Il y avait aussi encore des tonneliers, cordonniers et sabotiers.
« [dans le canton de Crépy-en-Valois »] Il y avait treize fermes. Deux grosses fermes, 300 hectares à peu près et dans les 180 hectares. Et après, c’étaient des fermes de 60 hectares et même 15 hectares. » (p.142)
« Et après, il est arrivé les Unions commerciales, ça nous a fait de la concurrence, ça nous a tués, comme les supermarchés sont en train de tuer les autres. » (p.149)
Les activités peuvent être très diversifiées. Les auteurs prennent comme exemple un café tenu par un couple proposant en plus « de l’épicerie, de la charcuterie, de la presse et des services de portage de télégramme et de coiffure », avec le mari qui va aussi faire la saison. (p.147-149)
La fée électricité
L’électricité, à partir de 1925, a mis du temps pour arriver dans les campagnes d’une part pour des raisons financières et d’autre part par méfiance, les gens ayant peur des incendies. Néanmoins son implémentation semble avoir changé la vie des habitants: « Nous avons commencé par la maison, quel changement ! On avait des ampoules de vingt-cinq watt en remplacement des lambes à pétrole, on appuyait sur un bouton, la lumière était là, cela tenait du miracle. […]On a évolué doucement avec les moteurs les barres à transmission, avec les poulies, les courroies pour faire tourner plusieurs appareils en même temps. […] On pouvait couper les betteraves, renfiler les lames des faucheuses, les faux, tout outil coupant, même les couteaux, et faire le beurre. » (p.154)
Des publicités vantent des appareils électriques: le « tournard », qui permettrait de faire le travail de deux personnes en actionnant applatisseurs de grains, broyeurs, moulins, trémies, meules, barattes et autres outils ayant besoin de gestes répétitifs. Le chaudron cuiseur électrique pour sa part permettrait de préparer l’alimentation des porcs la nuit, alors qu’il aurait fallu sinon la préparer le matin. (p.155-157)
Des campagnes chrétiennes
Les fêtes religieuses continuent de rythmer la vie des campagnes.
« Il y avait aussi les grandes fêtes, dont celle des Rameaux. C’était le jour où l’on venait faire bénir non seulement les buis, mais les jeunes enfants. Ceux-ci, bien habillés, étaient portés sur les bras, et les grands rameaux de buis étaient ornés de rubans et garnis de friandises: noix, noisettes, pommes, oranges ou des cornères qui étaient des gâteaux en forme de croissants […]. » (p.160)
1934-1936: la colère agricole
L’agriculture souffre beaucoup de la crise économique. Des mouvements de grêve et d’occupation de fermes éclatent. « Les conventions collectives sur les salaires et la création de l’Office national du blé pour les producteurs viennent débloquer une situation sociale très tendue. » (p.172)
Sont créées en 1934 les « comités de défense paysannes », plus connus sous le nom de « chemises vertes », qui rassembleront 400 000 membres à la fin des années 30. Le mouvement veut « évincer les notables de la direction des syndicats, oeuvre pour l’unité du monde agricole et l’équilibre ville-campagne. » (p.171)
« Paysans de France »
Les agriculteurs étaient favorisés par le régime de Pétain, tant dans la communication (le fameux « retour à la terre ») que dans une politique d’aides diverses.
Loin de chez eux
Comme pour la première guerre mondiale, les paysans transférés outre-Rhin envoient leurs conseils agricoles par courier à leurs épouses.
Les résistants de la terre
De plus en plus de paysans deviennent résistants à partir de 1943. Beaucoup ont également « ouvert la porte de leur ferme à des enfants pendant les heures sombres de l’Occupation ».
1946-1970. Des changements sans précédents
« Mutation, bouleversement, révolution: les termes ne sont pas assez forts pour qualifier les trois décennies qui ont secoué le monde paysan. »
« Derrière le maître mot de la modernisation, les paysans se sont mués en exploitants agricoles et, avec eux, les outils d’une révolution que l’on a dit silencieuse mais ô combien radicale. Le recours au crédit, la motorisation des tâches, l’introduction massive des technologies et de la chimie, les transformations paysagères signalent une mutation sans précédent. […] Formés par la JAC, convaincus de l’importance de l’agriculture dans l’enrichissement de la nation, prêts à construire l’Europe et bien décidés à rompre avec les clichés traditionnels du « paysan », les agriculteur sconstruisent un modèle qui, au début des années 1970, est conquérent. Néanmoins, entre les changements promus par les uns et les résistances rencontrées chez les autres, un grand nombre de traditions perdurent, qui maintiennent encore le lien entre générations. » (p.231-232)
Des tracteurs pour tous
La traction motorisée, déjà amorcée pendant l’entre-deux guerres, se diffuse largement après la fin de la Seconde Guerre, portée par le plan Marshall et le plan Monnet de 1947. Cela révolutionne le paysage agricole et crée de la frustration chez ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas en acquérir.
« Après 1918, les machines mues par la traction animale se substituent progressivement à la main d’oeuvre agricole: les récoltes sont mécanisées dans les 1.8 million d’exploitations de plus de 5 hectares. »
Les animaux de trait laissent ensuite petit à petit place aux moteurs. « Pourtant le déclin des animaux de trait est sans appel: 2,2 millions de chevaux en 1938 pour 35 000 tracteurs et seulement 860 000 chevaux en 1964 pour plus d’un million de tracteurs. » (p.233)
« En 1945, on a pu importer des tracteurs des Etats-Unis. Ces petits tracteurs de dix chevaux ne coûtaient pas plus cher que trois ou quatre chevaux de trait. Grâce au plan Marshall, j’acquis alors un ou deux tracteurs dans des conditions très intéressantes. Le dernier attelage de chevaux a été réformé en 1950. » (p.234)
« Ma première pensée va aux vieux ménages de paysans accrochés à leur petit bien, résignés à persévérer et à tenir le coup avec leur paire de vaches, leur faux et leur charrue. Je n’en compte plus guère que quelques uns, alors que j’en aurais trouvé encore une trentaine il y a dix ans. Eux n’auront jamais de tracteur car ils sont seuls ou possèdent trop peu de biens. Leurs enfants ont compris depuis longtemps; ils sont partis à la ville, comme sont partis la plupart des petits paysans d’âge mûr en donant leurs parcelles en fermage. »( p.237)
Le progrès agricole n’est pas toujours vu d’un oeil positif: « Leur audace, leur caractère intrépide ou entreprenant leur ont réussi, mais ils sont pris dans l’engrenage sans fin: posséder davantage pour mieux utiliser le matériel, mieux s’outiller pour pouvoir moeux exploiter. Ils ont fait un terrible pari économique et tout semble leur donner raison après coup […]. Ces parieurs, je les connais assez pour affirmer qu’ils n’ont pas été des joueurs; les paysans de ce village ne jouent pas. […] J’avoue que je tremble parfois en pensant aux risques courus, et pourtant ils ont raison: tout indique en tout cas qu’ils auront raison. » (p.237)
« Entre le paysan « ancien système » et le paysan « moderne », je retrouve toutes les situations. ainsi, ce vieux couple s’escrimant, avec une paire de vaches harassées et une vieille faucheuse aux pignons cliquetants, en plein midi, à vouloir achever la moisson d’une parcelle, ne peut être oublié; il y avait dans la colère muette de ces vieux un tel dépit, un tel découragement à voir, dans le champ d’à côté, une moissonneuse dernier cri débiter avec une telle facilité les gerbes de blé. C’est un véritable drame qui secoue le vieux paysan. » (p.240)
« Je vivais seule avec Blanche, la pauvre maman. Pour nous, le battage avec le grand repas et tous les préparatifs, c’était un casse-tête et ça coûtait cher. Alors quand on a vu que cette moissonneusse-batteuse qui permettait de supprimer la lieuse, les journées longues pour constuire les gerbiers autour de l’aire, et cette journée de battage qui n’en finissait pas … on a décidé d’essayer ! Et notre voisin ne l’a pas bien pris. Nous étions attenants avec les Bordes. C’est Julien Bordes qui, par ici, avait une entreprise de battage et dépiquait partout dans les villages. Quand il a vu arriver la moissonneuse-batteuse à Saint-Jory, il nou a reproché de vouloir lui faire perdre de la clientèle. […] Alors il n’a pas tardé à acheter une moissonneuse-batteuse. Et petit à petit, les gens s’y sont mis. » (p.243)
Le grand remembrement
Le problème du « morcellement excessif des exploitations, qui constitue un gaspillage de travail et un frein à l’introduction du progrès technique » avait déjà trouvé une réponse avec une loi pour le remembrement du 27 novembre 1918. Néanmoins, elle est peu mobilisée en raison de l’absence d’incitations. Une seconde loi, du 9 mars 1941, pousse un peu plus, mais cela ne prendra vraiment qu’avec la mécanisation de l’après guerre, d’abord dans les régions d’ « openfield », puis à partir de 1960 celles des bocages. Dans les années 1960, 400 000 hectares sont remembrés chaque année. (p.249)
Le morcellement des parcelles est devenu un obstacle à lever avec la mécanisation, mais il posait déjà problème avant. Une affiche promouvant le remembrement de 1960 (p.248) montre ainsi un attelage de boeufs qui marche, en tournant en bout de champ, sur les cultures du voisin.
« La commune comptait peut-être trois mille champs pour mille hectares ; il y en avait qui n’étaient même pas desservis par des chemins et, pour y aller, il fallait passer sur les autres ; des champs en longueur, d’autres en travers, des champs de six ares. Dans le temps, si un bonhomme mourrait qui avait quatre champs d’un hectare et quatre héritiers, au lieu de donner un champ à chacun, on coupait tous les champs en quatre. Avec les tracteurs, comment cultiver ça ? Sitôt entré dans un champ, il faut sortir. Avec le remembrement, la commune doit compter trois cents champs. » (p.250)
« En outre, il fallait entretenir les haies , couper le bois, émonder les ragoles, débrouissailler, couper l’herbe, ramasser les feuilles. Je faisais tout cela parce que mon père me le demandait et que je savais qu’il avait du bon sens, mais je pensais déjà qu’il fallait « changer le bocage », car ces travaux étaient peu productifs. » (p.252)
Un agriculteurs, parlant des problèmes posé par un chataignier: « Vive le remembrement ! Cette opération devenait une véritable panacée. » (p.253)
« Il [un morcellement trop poussé] se traduit par une diminution des rendements, une augmentation des prix de revient, une perte énorme des terrains cultivables, une interdiction absolue des instruments de grand travail. » (p.254, l’almanach du paysan breton 1955)
A la banque
« De 1950 à 1974, les prêts à court terme sont multipliés par vingt-cinq, ceux à moyen terme par plus de deux cents et ceux à long terme par quatre-vingts. […] Conformément aux lois de modernisation agricole de 1960 et 1962, le décret du 22 mai 1963 réserve les prêts à long terme et à faible intérêt aux agriculteurs qui achètent des biens fonciers pour disposer d’une exploitation de dimension suffisante. » (p.262)
L’emprunt aurait pourtant été mal vu par les agriculteurs et la société française en général. Dès l’école communale, « Souscrire une dette était présenté comme une tare, comme un vice, comme une faute. » (p.265)
Il y a aussi eu tout un travail ne serait-ce que pour encourager les agriculteurs à déposer leurs économies à la banque au lieu de les garder en liquide caché chez eux.
Il y a eu un effort commercial considérable du Crédit Agricole dans les campagnes.
« Je vois six clients par jour, le dernier souvent tard. On ne compte guère son temps. On discute. Et on boit le café, sinon rien n’est possible. Au début, j’en buvais donc une demi-douzaine par jour, et autant de goutte [alcool] dans la tasse. » (p.270)
L’intensification laitière
Une large partie des fermes élevait des animaux. « Partout dans les fermes, y compris dans les régions de grandes cultures, on trouve des vaches qui fournissent lait, viande ou force de travail. » (p.273)
La France était largement en retard en termes de productivité. Même avec le plan Monnet, les laitières ne donnaient qu’environ « 2000 litres par lactation, bien loin des performances affichées aux Pays-Bas et au Danemark. » (p
« La loi sur l’élevage de 1966 conduit à une rupture: le passage d’un élevage artisanal à un élevage « rationnel ». » Le changement est d’une part génétique (généralisation de la race « hollandaise », représentant en 1969 27% des effectifs) et d’autre part fourragère.
René Dumont, agronome, a décrit dès 1944 le fourrage comme « le problème numéro 1 de l’agriculture française ». Il promu « l’intensification fourragère », passant notamment par le retournement des prairies permanentes. « Composées de graminées et de légumineuses sélectionnées pour leur productivité, les nouvelles prairies favorisent l’agrandissement du troupeau. » (p.274) Outre les plantes à fourrage classiques, il promeut la culture de maïs hybrides pour la consommation animale. (p.291)
« Actuellement, nous semons des prairies temporaires et des prairies artificielles ayant un meilleur rendement et, surtout, donnant un fourrage de meilleure qualité que les fourrages annuels. » (p.278)
« L’insémination artificielle permet d’éviter certaines contagions d’étable à étable. » (p.278)
« La spécialisation des élevages laitiers s’accompagne d’innovations en tout genre, comme l’insémination artificielle et la construction de stabulations libres. » (p.274)
La fièvre aphteuse cesse d’être une catastrophe nationale en 1952 [implicite].
« Une vache ne rumine plus, elle ne mange pas, son flanc est gonflé et son oeil est triste. L’indigestion classique. Mettez-la à la diète, purgez-la avec 200 grammes de sulfate de soude et faites lui prendre matin et soir une tisane de gentiane. » (p.284)
« Il existe une gamme très variée d’intensification fourragère depuis la simple adoption, sans frais, autres que ceux de la vulgarisation, d’une culture mieux adaptée (fourrages d’hiver substitués aux cultures d’été), jusqu’à l’intervention, qui peut être très graduelle, du travail du sol (retournement des vieux prés) et des engrais. » (p.285)
« Ainsi, jusqu’à la fin des années soixante, la prairie occupe une place centrale dans les réunions de CETA: comment réussir l’implantation d’une prairie temporaire […]; quelles variétés, quels mélanges; l’importance de la fertilisation, de l’exploitation rationnelle des herbages vulgérisée par André Voisin. […] La production laitière triple, et le revenu aussi. La prairie, tête d’assolement dans la rotation permet d’augmenter le rendement des cultures. On gagne sur toute la ligne: moins de travail, moins de coût, plus de revenus. » (p.289)
« Avec la croissance du nombre de laitières et l’installation de la traite mécanique, la participation des hommes à la traite se généralisa. Bientôt viendront la stabulation libre, la salle de traite, le bac réfrigéré pour recueillir le lait. La femme, qui avait été asservie au bétail par la première révolution fourragère, celle du XIXe siècle, fut libérée par la seconde. » (p.290)
« Ceux-ci (les micro fermes, <10ha) me parurent dès l’abord appelés à disparaître, parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’intensifier leur exploitation, ce qui n’eût pu du reste être économique à si petite échelle. Seule nous suivirent, d’ailleurs, les fermes de 25 à 30 hectares et plus […]. » (René Dumont, p.293)
« Or voici que ls prés peranents reculent au profit des fourrages intensifs ; que les chevaux ont disparu ; et que la densité de bovins a souvent plus que doublé, parfois triplé et je n’y suis pas totalement étranger ! » (René Dumont, p.293) Il raconte fièrement le succès d’un fermier. Je résume par un tableau (p.294):
| 1946 | 1976 | |
| Superficie | 13ha | 15ha |
| Répartition | 4ha pré naturel 4ha blé 5ha de cultures diverses | 2.5ha de blé 5ha de maïs à ensiler 5.7ha de ray grass 1.8ha pré naturel |
| Bovins | 12 | 43 |
| Laitières | 3 | 23 |
| Production par laitière | 2000 | 4100 |
| Rendement du blé | 20-25 quintaux/ha | 50 quintaux/ha |
Tous à la JAC
La Jeunesse Agricole Catholique fondée en 1929 « rayonne parmi le monde rural ». Elle favorise le brassage social, les liens sociaux, mais aussi un esprit, une autre vision de l’agriculture.
« Il (le journal de la JAC) devient mon seul moyen d’ouverture et de formation. Je le lis avec passion. J’y découvre l’expression des adolescents et leur désir de prendre toute leur place au sein de leurs communes, de leurs familles, de leur profession, ne voulant plus être des ploucs qui se remarquent de loin. » (p.305)
« L’Eglise avait d’abord voulud rechristianiser les campagnes et lutter contre l’exode rural. Mais désormais les jeunes paysans prenaient les leviers de commande au sein même de la JAC. » (p.307)
« Qu’est-ce qu’on disait finalement ? Qu’un paysan a le droit à la culture, à la découverte, aux biens de consommation, au confort moderne, comme tout le monde. Et pour ça, il faut vendre nos produits, modernier nos exploitations, former les gens. » (p.308)
Jacques Brel, alors inconnu, leur fait un chant en 1958, « L’Aventure ».
Les soubresauts du progrès
En 1952-1953, il y a eu une crise de surproduction, causant une forte chute des prix (ex: 30-40% pour la viande) et la mise en place des « organisations de marché » par le gouvernement Laniel. La question du prix agricole sera un sujet d’agitation récurrent. D’importants troubles reviennent en 1961.
Idem en 1967, en protestation à la « décision nationale d’importation de viande bovine étrangère ». Des poulets congelés sont utilisés comme projectiles contre les CRS. La contestation gagne, les importations ne se font pas au final. (p.322)
Des traditions qui perdurent
Jusque dans les années 1960, « le sacrifice du cochon est un moment fort du calendrier agricole ». Les auteurs rapportent également des témoignages autour de la chasse.
Femmes à tout faire
Les femmes agricultrices étaient retournées à leur rôle antérieur après chaque guerre.
« Épouses, mère et ménagère, la femme de l’exploitant s’acquitte de multiples tâches annexes et prend sa part aux moment forts des récoltes. Sans statut, elle est avant tout l’épouse du chef d’exploitation […]. […] Mais il faut attendre 1980 pour que le statut de l’agricultrice « coexploitante », issu de la loi d’orientation agricole, vienne reconnaître son activité. » (p.342)
La modernisation amène de nombreuses améliorations pour la vie à la maison. Néanmoins, elle peut entrer en concurrence avec le matériel professionnel, qui passe souvent avant.
« La campagne, c’est d’abord une affaire d’hommes, parce que, pour les hommes, vous comprenez, il faut toujours du matériel, il y a toujours quelque chose de nouveau à acheter qui apsse avant, et les femmes, elles, passent après. […] On fait donc passer en premier tout ce qui est rentable: machines, étables, aménagement des progeries. La maison c’est toujours en dernier lieu. » (p.347)
Une femme d’agriculteur parle de l’installation de l’eau courante en 1960. (p.347)
