Interview de Renaud Crassous, Nuward par PNC-France [10 novembre 2023]
Renaud Crassous, président de Nuward, a donné un interview très intéressant à PNC-France sur Nuward évidemment, mais aussi le marché de petits réacteurs modulaires en général.
J’ai donc choisi de vous en faire une courte synthèse.
1. Présentation de la technologie Nuward (00:30 – 01:34)
Renaud Crassous commence par présenter Nuward comme créée fin 2022, opérationnelle courant 2023, représentant une centaine de personnes cette année et « qui est vouée à grossir, en faire 150 ou 200 ».
Il présente ensuite rapidement la technologie Nuward : des réacteurs intégrés à eau pressurisée (REP). Chaque centrale comprend deux réacteurs d’une capacité thermique de 540 MWth chacun, produisant 170 MW électriques par réacteur grâce à des turbines dédiées.
L’innovation principale réside dans l’intégration complète du circuit primaire – y compris le générateur de vapeur et le pressuriseur – à l’intérieur de la cuve, éliminant ainsi les composants externes. Cette configuration, associée à une enceinte métallique compacte et à un système de refroidissement passif basé sur un cube d’eau, garantit une simplification de la conception tout en augmentant la sûreté.
Ces choix techniques permettent une réduction significative des coûts, une maintenance optimisée et une flexibilité d’exploitation. Par exemple, les deux réacteurs peuvent fonctionner indépendamment, permettant des arrêts pour maintenance sans interrompre la production. De plus, l’intégration d’un volume d’eau dans la conception améliore la radioprotection.
Le marché des SMR en France et en Europe (01:54 – 08:36)
« Pouvez-vous donc nous éclairer sur les applications prioritaires des SMR en France et en Europe ? »
En 2010-2020, le progrés était « technologie push », c’est-à-dire que « les développeurs étaient partis avec le soutien de des grands États nucléaires dans le développement des technologies en pensant qu’un marché allait se révéler ». Maintenant, la dynamique se renverse, avec les demandes de clients (« Les clients s’adressent nous en disant « quand est-ce que vous allez être prêts ? »).
En effet, la guerre en Ukraine a renforcé la prise de conscience des vulnérabilités énergétiques et accéléré l’intérêt pour des solutions comme les SMR.
Nuward cible en priorité des électriciens opérateurs nucléaires traditionnels, comme ceux en République tchèque, en Finlande ou au Royaume-Uni, où les appels d’offres se multiplient. En parallèle, de nouveaux types de clients émergent, notamment des acteurs industriels cherchant à décarboner leurs processus et des entreprises énergétiques non nucléaires qui envisagent l’achat et l’exploitation de SMR.
Ils ne ciblent pas les besoins spécifiques des zones isolées ou enclavées, ce créneau étant plutôt celui de SMR de plus petite taille. Il raconte d’ailleurs que ces micro-réacteurs avaient commencé à être développé dans les années 60, « pour des besoins de transports ou des besoin de radar très loin dans la Sibérie ou en Arctique ». Il y a également le secteur minier « qui tend à demander quand même plusieurs dizaines de mégawatts ». (5’30-6′)
La chaudière intégrée i54 développée par Technicatome est une brique technologique essentielle. (6’52) « On a un module de base de la centrale qui peut sortie 170MWe […] après la décision, c’était de savoir est-ce qu’on en met deux, est-ce qu’on en met quatre, est-ce qu’on en met 8 … » L’éventualité de pouvoir choisir le nombre de modules semble écartée, car « la polyvalence est en partie l’ennemi de la standardisation ». Il rappelle « derrière l’économie du SMR, il y a cette idée de ‘je fais un produit qui est standard et je répète' ».
Il ont choisi deux modules parce qu’ils ciblent le remplacement des centrales charbons, qui ont tendance à se situer dans la tranche des 300 à 500 MW. (8’20)
Concurrence sur le marché des SMR (08:37 – 11:24)
Petite question concernant les principaux concurrents de Nuward sur le marché
« Côté Gen 3 finalement, si je parle de concurrents qui sont au stade industriel […], qui répondent au même RFI que nous, qui se placent dans la même concurrence en particulier sur le marché européen, on en compte finalement une poignée. […] Le premier le plus ancien […] c’est Nuscale, qui a connu des hauts et des bas, mais qui est surtout se développe depuis 2007. […] Le petit bouillant de GE-Hitashi qu’on appelle le BWRX300 qui fait 300MW. On a le SMR d’Holtec, qui est un SMR 160MW et puis plus récemment s’est déclaré Westinghouse avec un AP300 qui est un downscaling, une réduction en taille de l’AP1000. […] POn a un concurrent anglais avec le Rolls-Royse de 440MW. Ensuite il y a des potentiels concurrent, mais qui sont pour l’instant, du fait de la géopolitique, pas tellement présents dans les mêmes discussions que nous, qui peuvent être chinois ou russes. Les chinois sont probablement les plus en avance, puisqu’ils sont en train de construire l’ACP100. […] Et puis les russes ont un projet de construction à terre d’un RITM200, le RITM200 étant un réacteur qui est déjà sur les dernières classes de brise glace Arctica russes. » (9′-10’40)
Il répond ensuite quelque chose de très intéressant à ceux qui leur demande s’ils (Nuward) n’ont pas peut d’être en retard par rapport à ces concurrents :
« Je crois que l’écosystème des SMR sera ou ne sera pas. C’est-à-dire soit on arrive à réunir les conditions d’une réplication en série de ce type de centrale de standardisation dans plusieurs pays à la fois et à ce moment-là le modèle économique de SMR, qui est un modèle de répétition et de de production en série, en particulier avec de la production en usine, peut se réaliser.
On atteint assez vite la compétitivité et on peut espérer que les SMR contribue à la part du nucléaire dans le mix et donc à à la décarbonation à la neutralité carbone. Et à ce moment-là le marché suffisamment large pour qu’il y ait plusieurs concurrents et à ce moment-là le marché suffisamment large pour qu’il y ait plusieurs concurrents.
J’allais dire même il faut qu’il y ait plusieurs concurrents pour que les capacités industrielles que chacun aura réunis puissent permettre de faire la différence et de développer plusieurs GW voir plusieurs dizaines de GW d’ici 2050. Et et au contraire si ces conditions sont pas réunies il y a peu de chance qu’un concurrent s’en sorte mieux que les autres et on aura tous beaucoup de difficultés à générer un effet de série. » (11′ – 11’50)
Comment vous envisagez la cohabitation future à venir entre les SMR et les AMR
Sa première réponse résume un peut tout : « C’est intéressant d’employer le mot cohabitation, j’aurais dit complémentarité instinctivement. » Celle-ci se situerait au niveau du cycle du combustible, en fermant le cycle. En termes de timing, les AMR arriveront plus tard, car ils doivent construire le cycle du combustible, qui est au niveau du laboratoire, et lever de nombreuses incertitudes. (12′-14’20)
Aspects techniques et financiers (14:15 – 19:58)
Est-ce que pour vous le [prix du] kilowattheure produit a un facteur décisif face à la concurrence ?
Les clients, qu’ils soient électriciens ou industriels, exigent une énergie compétitive, qu’il s’agisse d’électricité, de vapeur ou demain d’hydrogène produit grâce aux SMR. Pour assurer un déploiement massif des SMR et contribuer à la neutralité carbone, il est crucial d’offrir un coût inférieur à celui du charbon, avec un objectif de 60 à 100 €/MWh en production de série.
« Pour espérer bouter dehors le charbon, il faut être plus compétitif que le charbon. »
Cependant, des facteurs comme la création d’emplois locaux, la souveraineté technologique et la solidité des partenariats sont tout aussi déterminants.
Est-ce qu’il est possible de financer des SMR sans assistance étatique ?
Renaud Cassou distingue trois phases : le développement du modèle, la construction des premières unités, plus coûteuses, et enfin la production de série visant un marché B2B autonome. Les premières étapes nécessitent un soutien étatique (subventions, garanties, CFD) pour compenser les risques et accélérer la courbe d’apprentissage. Toutefois, même en B2B, le nucléaire dépendra toujours d’un cadre réglementaire et d’un appui politique forts, secteur stratégique oblige.
Conception et maintenance des réacteurs (19:59 – 25:38)
Pourriez-vous nous parler de la maintenance de la puissance et de l’autonomie ?
Le réacteur Nuward adopte un design intégré : tout le circuit primaire est contenu dans la cuve, éliminant les boucles externes, pressuriseurs et générateurs de vapeur. Cette cuve est enveloppée d’une enceinte métallique immergée dans un réservoir d’eau servant au refroidissement passif.
« Et donc en exploitation on ne rentre pas dans cette enceinte. »
Ce design limite les interventions de maintenance pendant le fonctionnement, mais permet des opérations sécurisées à l’arrêt grâce à une bonne radioprotection.
Avec deux réacteurs indépendants, la centrale est conçue pour permettre simultanément la maintenance d’un réacteur et l’exploitation de l’autre, en respectant des règles strictes de sûreté.
Comment vous abordez chez Nuward justement l’intégration dans les réseaux et de l’acceptation publique ?
L’acceptabilité du projet repose sur une approche d’intégration territoriale, en valorisant les atouts technologiques, la décarbonation et la sûreté du réacteur.
L’objectif est d’éliminer les risques d’évacuation et la distribution de pastilles d’iode. Enfin, la collaboration avec l’ASN suit un cadre réglementaire où Nuward, en partenariat avec EDF, a soumis un dossier d’options de sûreté en juillet, dont l’instruction devrait durer environ un an.
Réglementation (23:28 – 28:05)
Concernant la relation entre Nuward et l’ASN pour faciliter la mise en oeuvre des projets ?
Nuward collabore étroitement avec EDF, qui sera probablement le futur exploitant. Cette coopération implique la co-signature de dossiers d’option de sûreté soumis à l’ASN. Une phase d’instruction a commencé après le dépôt du dossier en juillet, avec un retour attendu début 2024.
Nuward a initié (hors cadre légal) en 2022 une revue conjointe préliminaire avec plusieurs autorités de sûreté, notamment françaises, finlandaises et tchèques. Cette démarche pédagogique a permis d’approfondir les discussions techniques et de favoriser la compréhension mutuelle entre les autorités. Ce processus, jugé très positif, entre en phase 2 avec l’implication des autorités de sûreté suédoises, polonaises et néerlandaises. Il s’agit de commencer un approfondissement des grands principes internationaux sur la réglementation.
La « boite à questions »
Pouvez-vous détailler les aspects de Nuward qui ont été modularisés pour la fabrication ?
Rectifie « qui vont être modularisés ».
Il rappelle que Nuward vient de sortir du conceptual design et commence le basic design.
Entre 28:11 et 31:20, la modularisation des SMR est détaillée. Nuward est en phase de « basic design », après avoir validé les choix d’architecture. Il distingue la modularité (augmenter ou diminuer la puissance du réacteur) de la modularisation (la possibilité de faire le moins de travail « sur site » et de maximiser celui en usine). Cette approche réduit les risques de chantier et permet des économies de coûts. « On essaye dans Nuward de jouer ça plein pot. Alors il y a un […] petit effort d’humilité à faire aussi, parce que la modularité, tout ceux qui l’ont pratiquée et qui sont assez avancés […] savent que ça ne s’apprend pas du jour au lendemain. » (30’40)
Est-ce que les installations industrielles existantes sont adaptées à la production de ces modules de Nuward ? (31’32 »)
« Sur le premier , on va naturellement essayer de ne pas avoir besoin de construire d’usine dédiée. » (31’45 ») Il explique que la montée des capacités de production sera progressive.
Est-ce que les pouvoirs publics européens aujourd’hui aident à l’accompagnement des SMR ? (23’59 »)
L’Europe a historiquement soutenu la R&D nucléaire via Euratom, mais les montants sont bien inférieurs à ceux mobilisés aux États-Unis. Il évoque l’IRA (Inflation Reduction Act), mais aussi le programme de 7 milliards de soutien au développement de réacteurs innovants.
Toutefois, une dynamique positive se dessine avec la décision récente de la Commission européenne de soutenir la création d’une alliance industrielle pour les SMR. Cela marque un tournant important pour coordonner les efforts de la filière nucléaire au niveau européen.
« Aujourd’hui dans les textes européens, si je pense NZIA, si je pense transition fund, il y a très peu d’aide pour le nucléaire, voire le nucléaire est defacto exclu, parfois par le diable qui est dans les détails des textes ou des annexes. » (34’51)
« La Commission européenne a fait un pas hier […] puisqu’on a transformé […] un prepartnership Européen, voyez c’est très préliminaire […] en alliance industrielle, c’est-à-dire quelque chose de sérieux, qui est quand même sponsorisé ou encouragé par la Commission européenne et qui va pouvoir concrétiser un certain nombre d’actions de facilitation des SMR en Europe. » (36’10)
Enfin, vers 36:46, la question des sites d’implantation des premiers SMR en France est soulevée. Bien que des sites soient envisagés, aucune information précise n’est encore communiquée.
Questions du direct
Quels sites sont prévus en France pour les premiers ou les suivants SMR ? Le site de Fessenheim est-il toujours concernée ? (36’50)
Sujet politique, ne répond pas directement, mais précise que le premier site devrait être sur ou près d’une installation nucléaire (INB) existante pour profiter de la loi d’accélération du nucléaire et être sur un territoire qui connait déjà le nucléaire. Il faudra aussi une source froide. (39’46 »)
« C’est quasiment plus difficile de construire une ligne à haute tension qu’une centrale nucléaire en terme de débat public et d’acceptabilité. » (40’15 »)
Avec vous des discussions avec des clients potentiels allemands ? (40’50)
Non. Néanmoins, « Il y a des pays qui bouge », cite la Belgique et l’Italie.
Question sur le coût du kilowhattheure délivré par Nuward comparativement au coût du kilowhattheure de l’EPR2. (42’06)
Rappelle qu’il s’agit de niveaux de maturité « radicalement différents ».
« Il faut être compétitif pour mettre le charbon dehors, donc quelque part il faut en série être entre 60 et 100€/MWh. » (42’54)
A propos de l’EPR2 : « C’est une industrie qui a fait du chantier, qui fait du chantier actuellement et qui est remontée en puissance, regroupée dans le JFEN […] et qui est sur la pente croissante pour recruter, pour former et pour continuer à construire. » (44’17 »)
« Le modèle du nucléaire c’est plutôt un modèle où vous allez m’accompagner jusqu’au bout pour le construire et pour le mettre en service hein et vous allez partager le risque avec moi. Je vais pas le prendre tout seul en tant que client. » (45′)
Met en avant l’écosystème industriel d’EDF.
Evoque la concurrence posée par le programme Phénix américain, qui « vient en Europe pour aider les futurs clients avec du financement américain à identifier des sites, à préparer des conditions de sites et à mettre en place les conditions de déploiement des SMR. […] On comprend bien qu’un pays qui fait financer ce genre de choses par le fond américain aura tendance bien sûr à voir avec bienveillence les concurrents américains ». (47′)
Comment seront traités les déchets issus des SMR ? (47’39 »)
Idem que pour un autre REP, sauf pour la GEN IV
Est-ce que l’expérience d’Airbus dans la modularité en Europe pour faire des avions en série assemblés à Toulouse pourrait être utile à Nuward ? (48’40)
Oui.
« Avec la filiale Nuward on ressemble plus à une start-up en matière de recrutement qu’à un grand groupe comme EDF. »
Est-ce qu’il y a une date pour le premier exploitant de Nuward et quels sont les atouts pour EDF de se positionner comme tel ? (49’57)
EDF sera le premier exploitant. « Après […] j’ai tendance à penser que ça va être un exploitant nucléaire existant. »
Quel serait le flux annuel de fabrication qui serait visé par Nuward ? (51’14 »)
Il faudrait en lancer plusieurs par an pour générer un vrai effet de série, compter dans le changement climatique et donner de la visibilité et des perspectives aux partenaires de la supply chain. Evoque 3/4 Nuward par an.
« C’est très difficile de faire un design qui peut convenir à plusieurs pays européens en même temps sans aller dans la surenchère d’exigences. » (53’03)
Combien de personnes pour exploiter et maintenir un Nuward ? (53’44 »)
On est autour de 200-250 personnes sur une centrale Nuward. Si on fait le ratio, c’est à peu près le même que sur le parc ou sur la grande puissance.
Quel est le besoin de refroidissement du SMR ? (54′)
Un réacteur intégré n’a pas, par nature, un besoin en refroidissement radicalement différent.
« Notre modèle de base il est fait pour le bord de rivière. C’est notre scénario standard parce qu’on pense que, souvent en bord de mer, il y a des sites qui sont plus enclins à mettre de la grande puissance que la source froide est très importante. Et puis la plupart des centrales à charbon qu’on vise à remplacer sont plutôt localisées sur des bords de rivières. […] Ensuite on va développer deux options : boucle ouverte et boucle fermée. » (54’07)
Un Nuward serait anecdotique comparé au débit du Rhône ou de la Dordogne.
Sur le combustible : quel enrichissement et donc quelle différence avec le combustible en REP actuel ?
C’est le même.
