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Dans un contexte général d’interrogations concernant la durabilité de nos systèmes alimentaires, les nombreuses initiatives visant à diminuer le nombre d’intermédiaires dans le système alimentaire et à rapprocher géographiquement production et consommation apparaissent de plus en plus comme des alternatives méritant l’attention.

Praly, Cécile, et al. « Les circuits de proximité, cadre d’analyse de la relocalisation des circuits alimentaires », Géographie, économie, société, vol. vol. 16, no. 4, 2014, pp. 455-478.

Avec le COVID-19, de nombreux français découvrent les circuits courts et les fermes environnantes. Cette idée de rapprocher le producteur du consommateur est très présente dans les greentechs.

L’idée de circuits de distribution directs n’est pas nouvelle. Elle peut être retracée à la création des “teikei” dans les années 70 au Japon, suite à un scandale sanitaire sur le riz. En France, on a eu les AMAP, apparues en 2001 en France, après le problème de la vache folle. Ainsi, les scandales sanitaires ont été un puissant moteur d’apparition des circuits courts.

Toutefois, cela ne change pas la structure de la distribution à grande échelle et, actuellement, l’essentiel de l’alimentation passe par la grande distribution et les circuits centralisés. Il faudra probablement l’intervention d’innovations importantes pour que cela change.

Les enjeux des circuits courts

Globalement, les circuits courts sont vu comme dénonçant “les limites du modèle agro-industriel : celles d’un secteur proposant en masse des produits standardisés et homogènes, structuré par des filières longues éloignant toujours davantage producteur et consommateur “ (Chiffoleau 2012). Toutefois, s’il y a beaucoup de très bonnes intentions, les apports de ce modèle sont controversés. Il reste néanmoins un domaine greentech intéressant.

Une bonne intention

On attribue généralement aux circuits courts plusieurs bénéfices pour la société. Ils auraient un enjeu :

  • environnemental : raccourcir la chaine d’approvisionnement diminuerait les gaz à effets de serre liés au transport de nourriture.
  • sanitaire : les productions locales seraient plus “sures” et saines que celles venant de lointain pays.
  • économique : améliorer la rémunération des agriculteurs. Logiquement, moins d’intermédiaire veut dire moins d’acteurs à rémunérer, donc plus d’argent pour le producteurs pour un prix moins élevé au consommateur. (pour une démonstration de cet effet dans le Limousin, voir cet article)
  • relationnel, créant du lien entre producteurs et consommateurs.

“Pour conclure, au delà de nouveaux débouchés, les circuits courts peuvent ainsi devenir plus largement des outils au service de la politique de cohésion sociale et une collaboration avec la recherche peut aider à penser et accompagner ces circuits comme des dispositifs locaux, expérimentaux de lutte contre l’exclusion permettant d’intégrer et de tester des facteurs à la fois micro et macro de fragilisation et d’intégration (Duflo, 2009).”

Yuna Chiffoleau, « Circuits courts alimentaires, dynamiques relationnelles et lutte contre l’exclusion en agriculture », Économie rurale, 332 | 2012, 88-101.

Des apports controversés

Les apports des circuits courts sont toutefois controversés.

Ils sont notamment l’objet d’une série de critiques d’économistes, qu’on retrouve essentiellement dans le “Dilemme du Locavore” de P.Desrochers et H.Shimizu et les nombreux articles dans le même esprit d’opposition aux “activistes du manger local”.

Certains souligneront par exemple que le gaz carbonique ne sont qu’une petite part des gaz à effet de serre émis par l’agriculture: 10% selon Atlantico, le reste provenant du méthane et du protoxyde d’azote, notamment en raison de la production animale. Même au sein de ces 10%, la partie “de la ferme à l’assiette” serait faible et l’empreinte carbone par poids transporté serait plus importante “pour aller en camion du Havre à Rungis, puis de Rungis à Lyon que pour aller en bateau de Fort de France au Havre !”. Une étude estimerait même que le transport maritime et aérien ne représenterait que 1% du CO2 émis, contre 48% pour le transport du magasin au domicile. Pire, certaines filières “courtes” seraient plus polluantes que certaines filières “longues”:

En effet, la filière CC [circuit court] la plus efficace, à savoir les AMAP urbaines (i.e. 8.6 grammes d’équivalent pétrole/euros de produits vendus ou GEP/€) fait aussi bien que la filière longue la plus efficace, celle d’un supermarché distribuant à l’échelle nationale (i.e. 8.8 GEP/€), et mieux que les deux autres études de cas relatives à des supermarchés en filières longues (i.e. respectivement 21.8 et 25.3 GEP/€). À l’inverse, les points de vente collectifs (44.8 GEP/€) mais aussi les ventes à la ferme (34.2 GEP/€) apparaissent moins efficients.

Maréchal, K., Plateau, L. & Holzemer, L. (2019). ‪La durabilité des circuits courts, une question d’échelle ? L’importance de court-circuiter les schémas classiques d’analyse‪. Économie rurale, 367(1), 45-60.

Cette critique est à la fois très crédible actuellement, et en même temps discutable. En effet, elle met en évidence que les habitudes alimentaires sont les premiers éléments sur lesquels agir, notamment la consommation de viande (principale productrice de méthane). Toutefois, le transport d’aliments produit tout demême une importante quantité de GES, qu’il pourrait être intéressant de diminuer.

Une autre critique intéressante est que tout ne pousse pas aussi facilement partout. Par exemple, le rendement des fraises en Ontario est de 7 à 10 tonnes à l’hectare contre 50 en Californie. D’où une interrogation intéressante de l’article d’Atlantico : “ne vaut-il pas mieux baisser les intrants en produisant une grande quantité de nourriture à l’hectare là où les conditions de sols, d’eau et de climat sont favorables, puis faire voyager les récoltes, que de s’acharner à produire peu un peu partout avec force engrais, pesticides et irrigation ?”

Plus largement, les apports des circuits courts sont régulièrement remis en question par divers chercheurs :

« Éviter le piège du local » (Born et Purcell, 2008), « Doit-on rentrer à la maison pour manger ? » (Dupuis et Goodman, 2005), « La nourriture locale est-elle vraiment meilleure ? » (De Weert, 2009), « N’a-t-on pas misé sur le mauvais cheval ? » (De Lind, 2011), « Tester l’affirmation le local est meilleur » (Edwards-Jones et al., 2008), « Les vertus discutables des CC » (Chevalier et al., 2015) sont autant de formulations figurant dans les titres d’articles scientifiques qui reflètent le prisme à travers lequel la durabilité des CC est régulièrement abordée.

Maréchal, K., Plateau, L. & Holzemer, L. (2019). ‪La durabilité des circuits courts, une question d’échelle ? L’importance de court-circuiter les schémas classiques d’analyse‪. Économie rurale, 367(1), 45-60.

Ces critiques, justifiées ou non, sont dangereuses pour un domaine qui repose largement sur l’idée de faire quelque chose de “bien”. Elles font courir le risque constant que la “hype” redescende. Le domaine reste néanmoins un terrain intéressant pour les greentechs.

Un terrain pour les greentechs ?

Les circuits courts restent un aspect Greentech intéressant pour plusieurs raisons.

Il y a d’abord des marges d’amélioration possibles autour des aspects critiqués. Par exemple, il est peut-être possible d’optimiser la distribution pour obtenir des économies d’échelles suffisantes sur le transport. C’est par exemple l’ambition de Promus (FR), qui organise les livraisons directes de producteurs aux restaurateurs par l’intermédiaire d’un container réfrigéré.

Il y a également de nouvelles pistes qui n’ont pas été, à ma connaissance, explorées :

  • Il y a une possibilité de sensibilisation du consommateur: ils devraient avoir davantage tendance à se soucier de l’impact environnemental de la production agricole s’ils vivent à côté.
  • C’est aussi une possibilité accrue de développer des labels privés valorisant les pratiques agricoles vertueuses. Réciproquement, de tels labels, s’ils arrivent à embarquer le public, pourraient favoriser le développement de circuits courts.
  • Enfin, les circuits courts pourraient avoir un effet positif sur les habitudes alimentaires des consommateurs en les poussant à manger plus de légumes et de saison. On aurait alors un message “Mangez local, mangez sainement” doublement étayé : ce serait sain non seulement parce que cultivé de manière responsable, mais aussi parce qu’équilibré et comportant plein de légumes.

Les obstacles

Les Greentechs développant des solutions de circuit court vont devoir surmonter plusieurs obstacles.

Du côté du consommateur, il y a deux problèmes à surmonter : le prix et la praticité. Est-ce que l’absence de d’intermédiaires compensera les moindres économies d’échelle ? Est-ce que le prix final arrivera à être aussi bas que celui des circuits longs ? Sinon, est-ce que le consommateur acceptera de payer le surcout ? En outre, est-ce que les personnes habituées à faire leurs courses en une fois au supermarché accepteront de devoir aller ailleurs pour les produits frais ?

D’un point de vue plus global, on peut se demander s’il n’y a pas un problème de taille de marché et de barrières à l’entrée : est-ce qu’il y a de la place pour plusieurs plateformes d’intermédiation entre producteurs et consommateurs ? Pire, si le marché était rentable, qu’est-ce qui empêcherait Amazon, expert en logistique, de le prendre ?

Les circuits courts actuels

Des pratiques anciennes

Les premiers circuits courts sont évidemment les marchés, ainsi qu’à partir des années 2000, les AMAP.

On trouve sur le sujet des circuits courts de nombreux acteurs qui pourraient être des relais pour ces projets. Ainsi d’associations centrées autour des consommateurs, comme Bio consom’acteurs, sur les producteurs, comme La coopération agricole ou plus transversales, comme le réseau Alimenterra et les plateformes collaboratires, comme alter-conso.

Les startups

On trouve deux grandes catégories de startups.

D’abord (et principalement), les plateformes d’intermédiation. La plus connue est sans doute LaRucheQuiDitOui (FR) et son réseau de producteurs et de revendeurs. On trouve plusieurs plateformes en ligne soit à destination des professionnels, comme Procsea (FR), marché en ligne de poisson, ou Promus (FR); soit à s’adressant aux consommateurs finaux, comme Okadran (FR), Alancienne (FR), Kelbongoo (FR) ou Pois’caille.

On peut aussi mentionner certaines applications pour lutter contre le gaspillage qui font, au final, du circuit court : Fresh Me Up (FR) et Full Harvest permettent aux fournisseurs de nourriture de vendre des produits déclassés, en surstocks, queues de lots et autres bons plans. Dans la même idée, Phenix (FR) et TooGoodToGo (FR) permettent d’acheter directement les aliments invendus.

Il y a également les facilitateurs, comme A2pasdici (FR) permet aux grandes surfaces d’installer facilement un stand où des producteurs locaux vendent leurs légumes, ou Mooveat (FR), une application mobile recensant les solutions locavores sur une carte. Imaleo (FR) facilite les intéractions entre les protagonistes du circuit court.

De manière générale, elles semblent toutes assez petites et je n’ai pas trouvé de projet international.

De manière très intéressante, le Covid-19 pourrait marquer un tournant dans ce domaine, de plus en plus de personnes recourant aux circuits courts pour éviter la file d’attente (et les risques) des supermarchés.

Emergent même des plateformes d’intermédiation gratuites naturellement ou bien par les régions.


Voilà, j’espère que ça vous a plu. N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez dans les commentaires ou par mail :).

Si vous souhaitez aller plus loin, il y a plein d’articles et de livres très intéressants et faciles d’accès :


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