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L’élevage est l’objet de nombreuses controverses : polluant, accaparateur de ressources, sans aucune éthique … Je fais le point dans cet article.

Les charges contre l’élevage

J’ai passé en revue une dizaine d’articles ayant un contenu fourni et une bonne visibilité sur internet et quelques articles scientifiques.

Un problème environnemental

Il ressort globalement de la presse plusieurs reproches, se fondant essentiellement sur le rapport « Livestock’s long shadow » de la FAO (2006) :

  • L’élevage serait massivement inefficient : pour obtenir 1kg de viande de boeuf, il faudrait le nourrir de 25kg de nourriture. Cette masse passe à 15kg pour le mouton ou l’agneau, 6.4kg pour le porc, 3.3kg pour le poulet, 2.3kg pour les oeufs et 0.7kg pour le lait entier. En ratio protéines produites / consommées, on obtient 25% pour les oeufs, 24% pour le lait entier, 19.6% pour le poulet, pour le porc 8.5%, le mouton ou l’agneau 6.3% et enfin, 3.8% pour le boeuf. (WorldInData, reprenant cet étude)
  • Cette inefficience se traduirait par l’accaparement d’une large proportion de la production agricole. L’élevage accapererait directement ou indirectement près de 80% des terres agricoles. En contrepartie, il ne produirait que 37% des protéines et 18% de l’apport énergétique consommés par les humains. Ainsi, 71% de la destruction des forêts tropicales est imputable à l’élevage du bétail.
  • L’élevage demanderait des quantités considérable d’eau. Il faudrait en moyenne 15000 litres d’eau douce pour produire 1kg de viande de boeuf.
  • Selon la FAO, l’élevage représenterait autant de gaz à effet de serre que le transport, 18%.

Un problème sanitaire

Il y a également plusieurs problèmes sanitaires posés.

D’abord, les animaux sont particulièrement exposés aux infections et consomment donc de grandes quantités d’antibiotiques. La FDA estime même que 80% des antibiotiques consommés aux Etats-Unis le sont par des élevages. C’est un problème très préoccupant, les institutions médicales tirant la sonnette d’alarme depuis des dizaines d’années sur le sujet. Les bactéries résistantes tueraient déjà 23 000 américains chaque année.

Ensuite, les déjections des animaux ont tendance à se retrouver dans la nature, ce qui a des conséquences terribles :

“La mauvaise gestion des effluents d’élevage contribue à la pollution des eaux et des sols, notamment par les nitrates mais également par des pathogènes et des résidus médicamenteux (eg. antibiotiques), entraînant l’eutrophisation des lacs et des zones côtières maritimes, l’acidification des sols et de l’eau et compromettant la qualité de l’eau potable.”

Quels sont les bénéfices et les limites d’une diminution de la consommation de viande ? INRAE

C’est par exemple le problème des “zones mortes”. Les algues super développées absorbent l’oxygène dissout dans l’eau, ce qui asphyxie les poissons.

Enfin, la surconsommation de viande emporte des risques de santé. L’agence de recherche contre le cancer de l’OMS estime que la consommation moyenne en Europe de viande transformée augmente de 9% le risque de cancer colorectal et que 34 000 cancers sont imputables à la surconsommation de viande transformée. 16 000 de plus pourraient être imputables à la surconsommation de viande rouge (Godfray et al. 2018).

Des charges à nuancer lourdement

L’impact environnemental que nous avons décrit ne traduit en fait pas la réalité. Je reprendrais largement les arguments de cet article de l’INRAE.

Terrain

Tout d’abord, toutes les terres ne se valent pas. Beaucoup d’élevages se font sur des zones qui ne seraient pas exploitables autrement, comme, par exemple, les zones montagneuses.

Selon le GIEC, les terres agricoles représentent 49% des terres émergées, dont 12% pour les cultures et 37% pour le pâturage. Selon l’INRAE, l’élevage occupe 50% des terres agricoles, dont 80% de prairies. Mottet et al. (2017) estiment que seuls 700 millions des 2 milliards d’hectares de pâturage pourraient être cultivés.

Du coup, l’allégation “80% des terres agricoles sont accaparées par l’élevage”, sous-entendant “Le sol serait mieux utilisé pour la culture de végétaux que pour l’élevage d’animaux”, et reprise même dans des articles scientifique, induit en erreur : l’élevage empiète certes sur les cultures végétales, mais beaucoup moins que ce qui est sous-entendu.

Ensuite, exploiter une prairie n’est pas la même charge de travail qu’exploiter un troupeau. C’est une variable qui n’est pas prise en compte, mais il n’y a besoin que d’une personne pour s’occuper d’un troupeau occupant de larges étendues.

L’eau

La consommation d’eau des élevages est largement exagérée en raison de la méthode utilisée :

On trouve très fréquemment le chiffre de 15 000 litres d’eau consommée pour produire un kg de viande. Mais ce chiffre, obtenu par la méthode de « water footprint » (empreinte eau) englobe l’eau bleue (eau réellement consommée par les animaux et l’irrigation des cultures), l’eau grise (eau utilisée pour dépolluer les effluents et les recycler) et l’eau verte (eau de pluie).

Or cette méthode a été conçue pour des sites industriels et ne tient pas compte des cycles biologiques. En réalité 95% de cette empreinte eau correspond à l’eau de pluie, captée dans les sols et évapotranspirée par les plantes, et qui retourne de fait dans le cycle de l’eau.

Quelques idées fausses sur la viande et l’élevage, INRAE

C’est d’autant plus absurde que cette eau serait tombée là de toute façon, avec ou sans animaux … L’utilisation d’eau douce est un problème lorsqu’elle extrait du système de la ressource, par exemple parce qu’elle se retrouve dans le produit, est évaporée ou bien est polluée. Parler d’eau consommée pour une eau qui tombe sur un champs et va remplir les nappes phréatiques perd de vue cette logique.

Selon l’INRAE, la consommation d’eau pour produire 1kg de boeuf serait plutôt entre 550 et 700 litres dont, en France, entre 20 et 50 litres d’eau utile (= eau douce prélevée). Toutefois, je ne suis pas certain que ce calcul inclue le “prix” de la nourriture donnée aux animaux.

Le calcul de l’efficience de l’élevage

Enfin, et c’est un point central, l’efficience de l’élevage est beaucoup plus élevée que ce qui est prétendu par la FAO. En effet, 86% de la nourriture donnée aux animaux n’aurait, de toute façon, pas pu être consommée par les humains (tourteau de soja, herbe, résidus de culture, etc.). En réalité, la quantité de nourriture qui aurait pu être consommée par les humains par kg de viande produite est de 2.8kg pour les ruminants et de 3.2kg pour les animaux monogastriques. Et encore, ces nombres varient largement en fonction du mode de production. (Mottet et al. 2017)

Gaz à Effet de Serre et élevage

Au niveau mondial, l’élevage serait directement responsable de 7% des émissions de GES, contre 14% pour le transport. “En comptabilisant plus complètement l’ensemble des émissions directes et indirectes des GES sur l’ensemble du système d’élevage (aliments, engrais, transport, énergie…), la part de l’élevage est estimée à 16 % en France (le même calcul appliqué au système de transport aboutit à 27 %).” (INRAE)

Prairies, champs ou forêts ?

On pense souvent que les forêts sont par définition les meilleures manières de faire qu’un espace capte du carbone. C’est en réalité extrêmement complexe. Cela varie d’abord en fonction de l’âge de la forêt : plus elle est ancienne, moins elle capte de carbone. Cela varie aussi en fonction du climat. Voici un article de J-M.Jancovici sur le sujet.

Conclusion : que retenir ?

Au final, l’absence de cadre d’étude global, de vraie réflexion sur quoi prendre en compte, comment et pourquoi, fait qu’on a beaucoup de mal à savoir quoi retenir. Nous avons montré des divergences radicales entre la FAO et l’INRAE, deux institutions prestigieuses mobilisant des armées de scientifiques. S’ils ne réussissent pas à se mettre d’accord, comment le grand public peut s’en sortir ?

On peut toutefois dégager quelques points qui semblent crédibles. La production de produits animaliers

  • est moins efficiente que la production de légumes sur le plan de l’apport nutritionnel.
  • peut être nocive pour la santé à fortes doses (rq : notez que les régimes sans viande ont tendance à consommer beaucoup de produits très transformés, ce qui nuance largement l’intérêt à ce niveau : https://www.journaldemontreal.com/2020/08/29/les-derives-nefastes-du-vegetarisme-et-du-veganisme)
  • favorise le développement de bactéries résistantes

Toutefois, on est encore limité par le principal problème de ces études : elles considèrent les grandes masses et pas les alternatives. Dire qu’il y a certains problèmes avec une pratique ne veut pas dire qu’il faut la stopper : quid de ses avantages ?

Par exemple,

  • l’élevage permettant de valoriser des terres non cultivables, il semble pouvoir limiter le besoin en terres cultivables.
  • il favorise la variété des cultures, donnant un débouché à de nombreuses cultures non comestibles, comme la luzerne
  • l’apport nutritionnel ne porte pas uniquement sur la quantité de protéines, il faut prendre ne compte toutes les dimensions (par exemple, le foie de boeuf est riche de nombreuses vitamines)
  • socialement, il implique un tissu économique qui ne peut pas être déchiré du jour au lendemain. Par exemple, l’agriculture bio repose lourdement sur l’élevage: elle a besoin des effluents de ce dernier.

Ainsi, le consensus est beaucoup plus menu que ne le suggèrerait la quantité de publications, l’importance du sujet dans les débats publics ou encore l’ampleur du marché végétarien ou végétalien.

Le problème est que les chercheurs se focalisent sur les gros nombres. Plus le chiffre englobe de choses, plus il serait signifiant. Les choses sont en fait souvent différente, car il faut connaître en détail la réalité pour savoir quoi compter et comment. C’est dans les petits détails qu’on comprend les grandes tendances.

Quelles solutions au problème de l’élevage ?

Le seul constat absolument clair est qu’il faut diminuer la consommation de viande. C’est un enjeu écologique, parce que l’élevage pourrait mobiliser moins de ressources et conserver son utilité, et social, parce qu’il ajoute une pression sur les denrées agricoles, tirant leurs prix vers le haut.

Il est aussi évident qu’il faut repenser la production de cette viande. Je ne pense pas que la solution soit “tous les animaux au paturage !”, tout simplement parce que l’agronomie est toujours plus complexe que cela. Toutefois, de nombreuses techniques sont en train d’être développées et expérimentée et il faut encourager ce mouvement.

Il faut penser diversité de l’alimentation et non pas exclusion.

Les substituts végétaux

L’une des solutions les plus répandues pour faire changer les habitudes est de concevoir des produits ayant le gout et l’aspect des produits animaliers, mais étant composés de végétaux. Ainsi, on peut manger de manière plus responsable sans changer ses habitudes.

On trouve principalement des startups qui commercialisent des végétaux imitant la viande, comme les « faux burgers » d’Impossible Food.

Il y a également des startups, poussées par la demande végane, qui conçoivent des produits végans imitant ceux faits à partir de produits animaliers, comme la crème glacée avec Alpro.

Les sources alternatives de protéines

Il y a également de nouvelles sources de protéines qui sont développées. Ainsi, Solar Food propose

Je me demande s’il s’agit de la bactérie mentionnée par cet article, qui se développe par captation du CO2 et de l’énergie.

Il y a aussi les insectes, qui pourraient devenir une source de protéine très intéressante. Pour l’instant, cela concerne surtout l’alimentation animale (ex : Ynsect), ce qui réduirait son impact environnemental. Quelques initiatives, comme Micronutris, tentent d’intégrer les insectes à l’alimentation humaine.

La viande de synthèse

Actuellement, on trouve quelques startups, comme Memphis Meat, développent des viandes artificielles, produites en laboratoire.

J’ai croisé une vidéo intéressante d’un vegan vantant les mérites de la viande artificielle sur le plan environnemental (et éthique) avec des arguments pertinents. Il reprend notamment cet article de Wired.

La viande artificielle a de nombreux atouts :

  • La production deviendrait plus flexible : le temps entre l’apparition de la demande et la production du produit final serait beaucoup plus courte que par voies naturelles.
  • Elle résout le “problème de la carcasse” : toutes les parties produites ne sont pas autant valorisées. Par exemple, aux Etats-Unis, les ailes des volailles seraient particulièrement prisées.

Des scientifiques (eux par exemple), dont l’INRAE, sont pour leur part très critiques : cela demanderait au final beaucoup de ressources (eau / énergie), serait polluant et les consommateurs ne seraient pas prêts à embrasser ce changement. Sans compter que la suppression de l’élevage serait la suppression de “tout un pan de l’agriculture, avec des conséquences économiques, sociales, culturelles, environnementales que l’on a tendance à sous-estimer.” (INRAE)

Ces arguments sont très discutables, d’une part parce qu’ils ne reposent pas sur des faits clairs et solides (je n’ai pas trouvé d’étude comparant les pollutions produites par les deux procédés) et d’autre part parce qu’ils ne prennent pas en compte le fait que la technologie puisse s’améliorer. Or, elle est encore en train de balbutier. Attendons de l’écouter parler pour savoir ce qu’elle a à dire ;). Je suis pour ma part convaincu que cela pourrait être une technologie très intéressante.

La green agritech

La Green Agritech permet, à rendement au moins égal, de diminuer l’impact écologique de l’agriculture. On en distingue trois grands pans :

  • L’agriculture de précision permet de controler précisément sa production et, surtout, l’utilisation d’intrants.
  • L’agriculture urbaine rapproche le consommateur du producteur et rend les villes plus résilientes.
  • Les intrants verts ont autant ou plus d’effet que les intrants classiques avec moins d’impact écologique.
Green agritech

Vous avez en avez une synthèse dans cet article.

Les circuits courts ?

Et si le problème de la consommation de viande était, outre son excessivité évidente, sa dimension logistique ? En effet, c’est la question de la rentabilité qui coince souvent pour l’adoption de pratiques plus responsable.

En effet, comment faire la différence entre une viande élevée dans des conditions écologiques et celle élevée dans des conditions peu soutenables ? Ou pourrait dire qu’il faut un autre label, mais il y en a déjà tellement et attendre quelque chose de bien du régulateur … Bref.

Les circuits courts pourraient permettre l’apparition et l’adoption d’un label privé en sensibilisant le consommateurs sur les conditions de production de la viande qu’il achète et pourquoi c’est important.

Je vous propose une synthèse de la question ici.

Quelques contenus à voir.

Mottet A. et al. (2017), Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate, Global Food Security 14, 1-8

L’article Wikipedia sur l’impact environnemental de l’élevage est très complet.

L’INRAE propose tout un dossier sur la question de l’élevage.

J-M Jancovici nous explique dans cet article comment est calculé le Pouvoir de Réchauffement Global, qui permet d’agglomérer l’effet des GES. C’est particulièrement important pour comprendre comment sont associés CO2 et méthane (CH4) et pourquoi le second a un PRG 28 fois supérieur au CO2.

Un blogger s’est attaqué au sujet en proposant une réflexion intéressante (même si nous nous en éloignons largement) dans cette vidéo :

Il a aussi creusé la question de la captation du carbone par les prairies ici.

Catégories : Synthèses

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